Qu'est ce que l'émotion?

Nous en avons tou.te.s, mais qu’en faisons-nous ? Nous sommes parfois témoins de celle d’un.e. autre, et peut-être les gestes qui nous viennent nous semblent-ils soudain déplacés, les mots peuvent nous manquer. Certains s’en méfient, d’autres ne jurent que par elle… Mais qu’est-ce que l’émotion ?




L'émotion est le choc de la rencontre organisme-environnement.

Brigitte Lapeyronnie


Cet article est une explication synthétique appuyée sur la théorie Gestaltiste. Elle s’inspire en outre d’un article de Brigitte Lapeyronnie (Cahiers de la Gestalt 2014, No 14, 21 pages). Dans la citation ci-dessus, l’organisme c’est la personne, l’environnement c’est le monde autour de la personne, et une situation, c’est la rencontre organisme-environnement. En Gestalt, l’émotion est donc éminemment situationnelle. Examinons cela de plus près.


1. Un phénomène...

L’émotion est un phénomène observable, qui dans sa grande diversité d’expressions, présente quelques caractéristiques constantes. Nous pouvons d’abord la différencier du sentiment. L’émotion surgit dans l’instant, et dure peu. Le sentiment a une temporalité longue et donne une coloration générale à la vie.


Une émotion vécue et exprimée avec clarté présente ensuite trois composantes :

  • C’est une expérience corporelle spontanée. Le système nerveux autonome est activé, et l’émotion se manifeste d’elle-même, nous ne contrôlons pas son apparition (Larmes, tremblements, accélération du pouls, etc.). Il est possible de réprimer une émotion au moyen d’une contraction importante des muscles et de la mâchoire, mais l’effort à faire est conséquent. Quoi que nous fassions, même en arrière-plan d’une crispation qui l’inhibe, l’émotion s’exprime. Le mot vient d’ailleurs du Latin, e-movere ; qui va vers l’extérieur.

  • L’émotion est aussi une activité cognitive. Dans l’émotion, nous évaluons la situation. Cette évaluation conjuguée au ressenti corporel nous donne une conscience aigüe de notre existence, d’être cette personne vivante dans cette situation. Le sentiment de notre existence est renforcé, alors que nous apparaissent avec une grande clarté les enjeux de la situation.

  • Enfin l’émotion contient aussi une préparation au mouvement. Ce mouvement préparé n’est pas une conséquence de l’émotion. Il est intrinsèque au phénomène. Je suis en colère parce que je serre les poings, j’ai peur parce que je m’enfuis, etc… Ce mouvement est toujours pertinent et en relation avec la situation telle qu’elle se présente au moment du surgissement de l’émotion.

Enfin, les émotions ne sont pas l’ordinaire de notre expérience. Lorsqu’elles surgissent, elles occupent le devant de la scène et altèrent notre comportement sur le champ.


Par exemple. J’ai cette sensation de serrement dans le ventre, une chaleur qui me monte au visage et une sensation de battement dans mes oreilles. J’évalue que la situation présente un danger et je ressens fortement que ce danger me concerne, tout en localisant une voiture qui s’approche à grande vitesse. Je me prépare à courir pour ne pas être sur son passage. Tout cela, c’est moi ressentant de la peur.


2. ... aux lectures très diverses.

Lorsqu’elle se manifeste, l’émotion est indifférenciée. C’est pour ainsi dire de l’émotion brute. Ce n’est qu’après quelques instants que nous pouvons faire un premier retour conscient sur la situation, et attribuer une tonalité à l’expérience.


Le naturaliste voit alors l’émotion comme un phénomène inné et interne à l’être humain. Dans cette conception, l’émotion est une chose localisée à l’intérieur de la personne. Elle fonctionne comme un langage appartenant à l’humanité, et tous les êtres humains naissent avec cette capacité à ressentir des émotions types.


Il existerait ainsi une palette d’émotions universelles, un langage de l’humanité, dont le vocabulaire s’élabore à partir d’un tronc commun. Même si cette liste de fait pas l’unanimité nous pouvons y retenir la peur, la colère, la tristesse, la joie, la surprise et le dégoût. D’autres théoriciens dénombrent plus ou moins de ces émotions types.


Dans la réalité chacun de ces types recouvre des réalités expérientielles très diverses dans leur intensité, tonalité et dans leurs manifestations physiques. La tristesse par exemple peut prendre les couleurs suivantes : La déception, l’effondrement, l’accablement, l’éplorement, l’aigreur, le cafard, la consternation, le deuil, la désolation et bien d’autres encore. Et si les larmes sont fréquemment associées à la tristesse, il est aussi possible de pleurer de joie, de douleur, d’espoir, de colère, ou simplement d’émotion.


La diversité de leur expression nous rend donc perplexe quant à l’application pratique de cette théorie des émotions de base comme objet interne à l’être. Il semble difficile de nier que les émotions ont aussi une source externe.


Ainsi l’ethnologiste comprend l’émotion comme un phénomène d’abord social, conditionné par la culture et les mœurs. Nous éprouverions alors les émotions qu’il est normal ou acceptable d’éprouver dans notre contexte social, et elles s’enracinent d’abord dans ce contexte social avant d’avoir une réalité psychologique pour nous.


3. L’émotion en Gestalt

Le point de vue gestaltiste (Le mien donc) est, lui, délocalisé. Nous concevons que l’émotion puisse être l’un ou l’autre voire les deux en même temps. Un principe central de la Gestalt est l’indissociabilité de l’être humain et de son environnement. Une fois cette base posée, il s’ensuit qu’une émotion n’a de sens que dans le contexte où elle se manifeste.


Une situation en Gestalt se lit en trois éléments : La personne, l’environnement autour de la personne, et la situation formée par le couple indissociable entre la personne et l’environnement. La lecture d’une situation en Gestalt est toujours co-construite entre les protagonistes. L’émotion en Gestalt est donc à la fois interne à la personne et enracinée dans la situation dans ce qui se passe au moment de son émergence.


Les différences culturelles fortes qui existent dans la façon d’exprimer et interpréter les émotions nous invitent à ne pas poser de diagnostic sur l’émotion de l’autre. Autrement dit, la nature et le sens de l’émotion d’un.e autre, ne préexistent pas à l’expérience. Elle est un phénomène dont la signification (Personnelle, situationnelle, et socioculturelle) est à élaborer ensemble.


Pour rendre ce phénomène plus intéressant encore, nous concevons également l’émotion comme appartenant à la situation dans son ensemble. Dans ce cas, une personne éprouvant une émotion dans un groupe par exemple, est aussi considérée comme un point d’émergence de quelque chose qui se vit dans la situation dans son ensemble. Je suis joyeux, et « il y a de la joie dans ce groupe ».


4. Comment traitons-nous l’émotion en Gestalt ?

Tout d’abord, nous ne recherchons pas particulièrement l’émotion pour elle-même. Elle n’est pas notre destination, mais n’est considérée au contraire que comme une étape du processus de contact. Nous l’accueillons, nous en coconstruisons ensemble sa signification.


Dans la conception gestaltiste du contact entre une personne et le monde qui l’entoure, l’émotion signe la mise en contact direct avec quelque chose qui la préoccupe directement. En ce sens, elle nous informe que dans l’ici et maintenant, notre interlocuteur.rice vient de passer d’une phase évaluative, à une phase de prise en compte plus directe de la réalité, phase dans laquelle elle va pouvoir construire sa réponse avec l’information riche et instantanée que l’émotion lui apporte.


Il est donc important de noter que l’émotion, loin d’être une destination, n’est qu’une étape d’élaboration d’une expérience dans l’ici et maintenant, qui appelle une élaboration ultérieure. Autrement dit elle n’est qu’une ébauche et la façon de l’approcher et de voir ensemble comment donner à cette ébauche des contours plus précis. Regardons quelle forme cela peut prendre.


5. La surprise du réel

En discutant avec un.e client.e, les premiers temps de la conversation servent habituellement à repérer ce qui serait un objet de travail intéressant pour la session qui s’ouvre. Je peux par exemple arriver avec une suggestion de travailler sur des questions relationnelles internes à son équipe, mais un.e client.e peut aussi débouler avec une histoire de confrontation inconfortable avec sa hiérarchie. Peu importe. Ce qui compte c’est qu’un accord se construise entre nous sur ce qui est présent et pertinent comme sujet de travail ici et maintenant [i], et ce qui va signer cette pertinence, c’est ce qu’il nous semble juste, émotionnellement, de considérer.


Pour ma part, ce qui guide cette élaboration est une jauge émotionnelle de notre qualité ou absence de contact dans la conversation. Les sujets pertinents sont souvent repérables par les fluctuations émotionnelles qu’ils occasionnent entre nous.


À tout moment de cette élaboration, l’émotion peut se manifester. Elle n’est pas toujours simultanée. Mon entraînement m’a préparé à être particulièrement à l’affût de mes ressentis mêmes dans leurs variations ténues, je peux donc ressentir des éléments de la situation avant une cliente par exemple. Par ailleurs nous pouvons être en contact chacun.e de notre côté avec des choses différentes. Je peux par exemple être touché par les efforts déployés à grand peine par ma cliente pour se sortir d’une situation difficile. Ma cliente pour sa part peut être émue de sentir mon intérêt pour elle.


Lorsque l’émotion se manifeste chez mon client, elle signe sa mise en contact avec ce qui est présent ici et maintenant et qui est pour lui une préoccupation importante. Brigitte Lapeyronnie parle du « Choc moi-monde ». Peut-être était-il arrivé avec l’intention de parler de son plan stratégique. Peut-être ma cliente avait-elle envie d’aborder une question liée à sa prise de fonction. Mais dans le feu de la conversation, ce qui fait sens pour lui ou elle, c’est autre chose.


À ce moment précis, ce qu’ils avaient envisagé comme déroulement possible pour notre conversation devient caduque. Le contact avec le réel de cette nouvelle préoccupation qui s’impose (Par exemple ; Je n’arrive pas à confronter mon manager sans me mettre en colère) est instantané, inévitable. Tout de suite l’émotion est là qui signe à la fois la surprise intense de cette découverte et leur donne une première orientation de ressentis, une première évaluation des enjeux, et un premier mouvement.



6. Déplier l’émotion pour élaborer une réponse

Si une émotion se manifeste, nous pouvons ensemble nous autoriser à la traverser, lui donner sa place. Peu à peu dans la sensation de l’émotion, mais toujours avec un temps de retard sur elle, la conscience fait son travail et vient lui donner du sens. Ensemble nous pouvons alors tenter de découvrir comment le mouvement suggéré dans l’émotion pourrait prendre forme, et quel sens cette expérience pourrait prendre.


Nous pourrons également explorer ensemble les multiples aspects de la situation que l’émotion nous révèle. Le client peut se découvrir triste, et le traverser lui permet de ressentir aussi de l’espoir. Ma cliente peut se sentir en colère et engluée dans sa situation, et pourtant déjà entrevoir que sa colère est juste et la conduit vers la possibilité de confronter son environnement, plutôt que de s’échapper.


En fait ce qui est fascinant dans l’émotion c’est le passage vers un « et ensuite ?» intensément pertinent qu’elle facilite.


7. Quelques idées reçues... à pourfendre ensemble


a. Il y a des émotions négatives. C’est un non-sens. Les émotions ne sont ni négatives ni positives en elles-mêmes. Elles existent et nous renseignent sur la réalité du monde autour de nous. Elles sont toutes pertinentes et utiles à notre survie. Il est entendu que certaines émotions sont plus plaisantes à ressentir que d’autres. Il est plus agréable d’être joyeux que d’avoir peur… Mais comment pourrions-nous survivre si la peur ne nous avertissait pas de la présence d’un danger ?


b. Les émotions c’est bien. Pas particulièrement. Il n’est pas nécessaire d’éprouver une émotion ou d’en voir une apparaître chez mon ou ma cliente, pour qu’une session de coaching soit féconde. Les émotions sont justes quand elles apparaissent, mais ni plus ni moins que d’autres catégories de ressentis éprouvés à l’occasion d’un contact avec le monde.


c. Il faut que ça sorte. Je ne sais pas. L’idée que l’émotion est une charge et qu’il faudrait la « faire sortir » met en figure l’émotion comme quelque chose qui se déverse et puis qui s’éteint et une fois cette catharsis réalisée, la situation a trouvé sa conclusion. C’est très loin de la conception Gestaltiste. Pour nous, une émotion s’inscrit dans une tension entre nos expériences passées qui s’actualisent dans l’instant et une intention que nous mettons en place dans la nouveauté de la situation. Elles sont un écho fort de notre mouvement spontané dans l’environnement (De confrontation, de fuite, de repli sur soi, de désir etc…). Donc l’émotion appelle une construction, plutôt qu’une expulsion…


d. Les émotions il faut les dire. Je ne sais pas. D’abord dire son émotion sous-entend que le travail de dépliage et de mise en conscience évoqué ci-dessus a été effectué, ce n’est pas toujours possible. Il y a des émotions qui peinent à trouver des mots pour se dire. Il est intéressant de dire quelque chose de notre expérience si nous nous sentons suffisamment en sécurité pour le faire.


e. L’émotion obscurcit le jugement. Je ne sais pas. Si l’émotion nous submerge, elle peut en effet prendre le contrôle de la situation. Une peur panique peut inhiber nos réactions et devenir un obstacle à une action pertinente dans une situation d’urgence. Un accès de rage peut nous empêcher de dialoguer constructivement avec un collègue. Mais une peur intense peut au aussi nous sauver la vie, et une colère devenir le moteur d’un rééquilibrage dans nos relations. L’émotion d’un.e. collègue peut nous renseigner sur ses besoins vitaux, sur un drame qui se vit dans sa vie privée, et dont il ou elle n’ose pas parler. Elle peut nous servir de pont pour fortifier notre relation. De ce point de vue elle est indispensable à un jugement sain sur la situation.


f. L’émotion, ce n’est pas factuel. C’est faux. Les émotions sont au contraire très factuelles. Ce sont des phénomènes observables, indéniables, Les émotions sont, dans le cadre social de la situation, les manifestations les plus authentiques de ce qui affecte ou motive une personne. Elles sont souvent assorties de demandes ou de revendications non conscientes. Les ignorer c’est exclure de la situation quelque chose qui en fait partie, et ne travailler qu’avec une seule partie des éléments. Ignorer ou refuser l’émotion transpose la situation dans une fiction où elle n’existerait pas, où elle n’aurait pas droit de cité. Exclure un élément de l’expérience, c’est cela qui n’est pas factuel.


g. Les émotions c’est indécent. C’est faux. Les plus belles expressions de la dignité humaine se font sous le sceau de l’émotion, qui en signe la profonde authenticité. Il est possible parfois de ressentir de l’inconfort devant les émotions des autres… Mais l’inconfort est lui aussi une émotion. Et comme toutes les émotions, il conviendra de regarder ensemble, tranquillement, ce qu’il en est.


J'espère que ces quelques mots vous seront utiles.


T


NOTES


[i] Bien entendu, si mon intervention est inscrite dans le cadre du coaching, nous prendrons acte des éventuels éléments privés, familiaux ou d’histoire personnelle qui ont une résonance dans la situation, mais sans les explorer ensemble. Nous aurons soin de relier notre exploration aux buts de l’accompagnement, et éventuellement de reformuler ou compléter ces buts si la session fournit des éléments nouveaux.

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